Le signal du planning – Casual Viewing & Second Screen

14 Oct 2026 • 3 min de lecture

On ne regarde plus un écran, on en regarde deux, et le second gagne de plus en plus souvent. Selon une étude OpinionWay pour SYNC, 73% des Français consultent un second écran pendant qu’ils regardent la télévision, un chiffre qui grimpe à 85% chez les 18-24 ans. Dans une longue enquête de la revue new-yorkaise N+1, des scénaristes de plateformes racontent recevoir des consignes précises : faire annoncer à voix haute ce que fait un personnage, pour que le spectateur qui zone sur son téléphone ne perde pas le fil. 

Le signal du planning – Casual Viewing & Second Screen

Casual viewing

Le casual viewing, ou visionnage distrait, désigne cette façon de regarder une série en accompagnement d’un scroll TikTok ou Instagram. L’article de N+1, signé Will Tavlin, révèle que certains scénaristes reçoivent l’instruction d’ajouter des dialogues explicatifs pour des spectateurs qui ne regardent l’écran que par intermittence. Le terme a essaimé au-delà du cercle des critiques : sur Reddit, des internautes parlent désormais d’ambient content, un contenu pensé pour tourner en fond sonore plutôt que pour être fixé du regard, à la manière d’une radio qu’on aurait doublée d’images. Aux États-Unis, les habitants passent déjà plus de temps sur leur mobile que devant la télévision, 220 minutes contre 168 minutes par jour. Le smartphone n’est plus le second écran par défaut : il est en train de devenir le premier. 

Second screen

Selon The Hollywood Reporter, des producteurs auraient été recadrés par des plateformes jugeant leurs épisodes « pas assez second screen« , c’est-à-dire pas assez pensés pour accompagner un usage en simultané du smartphone. La série n’est plus l’unique objet d’attention, mais un fond sonore et visuel négocié avec un autre flux. Le sujet a pris une ampleur telle qu’il s’est invité aux Oscars 2026 : un sketch de Conan O’Brien et Sterling K. Brown a tourné en dérision l’idée qu’on réécrirait Casablanca pour des spectateurs distraits. Netflix a démenti fermement l’existence d’une telle consigne. Son responsable cinéma Dan Lin a déclaré qu' »il n’existe aucun principe de ce genre », tandis que la directrice des contenus Bela Bajaria a jugé l’accusation « offensante pour les créateurs », révélant même avoir un jour demandé à un showrunner de retirer de l’exposition superflue plutôt que d’en ajouter. Le débat reste ouvert, mais son existence même signale une inquiétude installée : celle d’un récit qui s’écrirait pour une attention qu’il n’obtient plus vraiment. 

Qu’est-ce que cela dit de notre époque ?

  • Le contenu s’aligne sur le regard distrait, pas l’inverse

Historiquement, la télévision s’est toujours accommodée du multitâche : on la regarde en pliant du linge ou en préparant à dîner, et cela n’a jamais posé de problème d’écriture. Ce qui change avec le casual viewing, c’est que l’écriture elle-même se plie désormais à la distraction, au lieu de simplement la tolérer. L’étude OpinionWay montre que ce double écran n’est pas un accident isolé mais une pratique installée et transgénérationnelle : 85% des 18-24 ans déclarent consulter un second écran en regardant un programme. Le paradoxe est que ces mêmes dual screeners se disent aussi plus attentifs aux coupures publicitaires que les autres, 26% contre 23%. La distraction n’annule donc pas l’attention, elle la redistribue selon des règles que ni les scénaristes ni les annonceurs ne maîtrisent encore complètement. 

  • La rétention a un coût créatif

Des séries comme Adolescence prouvent qu’un récit exigeant peut fonctionner sans concession au second screen, en misant au contraire sur une immersion totale, sans rien expliquer. Le vrai choix des plateformes n’est donc pas technique, il est éditorial, et il divise jusqu’aux équipes de Netflix elles-mêmes. Que la consigne du dialogue explicatif soit officielle ou officieuse, sa seule évocation publique, reprise jusque dans un sketch des Oscars, dit quelque chose de plus large : le soupçon que la qualité d’écriture pourrait devenir une variable d’ajustement face à une attention qui se raréfie. Bela Bajaria elle-même admet avoir joué le rôle inverse, celui de la « police de l’exposition », en demandant à un scénariste de faire confiance au sous-texte plutôt que de tout marteler. Deux logiques s’affrontent : rassurer le spectateur distrait, ou parier sur le spectateur qui reste. 

Comment les marques peuvent se connecter à ce signal ? 

Pour les marques média, sport et divertissement, le signal invite à penser le contenu « compagnon » comme un format à part entière, pas comme un pis-aller : notifications synchronisées, contenus additionnels sur une application companion, formats courts qui résument ou prolongent le programme principal.

Des marques comme Disney+ avec GroupWatch l’ont compris : plutôt que de lutter contre le second écran, elles y installent une extension de l’expérience plutôt qu’une concurrence à éliminer. Le même raisonnement vaut pour les annonceurs télé, puisque les dual screeners se révèlent être un public plus attentif à la publicité que les monoécrans : la coupure pub n’est plus un creux à combler, mais un moment où le second écran peut prolonger le message plutôt que le fuir.

La question devient : votre contenu principal survit-il à un regard distrait, ou dépend-il d’une attention qu’il ne peut plus obtenir ?